Caméras ou sécurité ?

VideosurveillanceThème d’actualité s’il en est, la vidéosurveillance soulève de nombreuses questions, souvent légitimes. Il n’est pas toujours facile de s’y retrouver, dans le chaos des louanges technicistes et des discours alarmistes. Faisons le point en quelques questions.


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La vidéosurveillance est-elle une technique efficace pour la prévention de la délinquance ?

Pour répondre à cette interrogation, il faut mettre à part les milieux fermés (métros, tunnels, entrepôts commerciaux, agences bancaires, etc.), ou les grands axes routiers pour le cas de la délinquance au volant. Dans ces endroits particuliers, la vidéosurveillance a une efficacité, mais toute relative. Elle permet seulement d’aider les enquêteurs dans l’identification des auteurs et leur recherche ou comme élément à charge dans la procédure. Mais dans ces lieux particuliers, une fois que les sommes qui étaient autrefois affectées à une présence humaine sont investies dans la vidéosurveillance, il suffit aux délinquants de rendre impossible leur identification, en se dissimulant ou en détruisant les caméras, pour agir en toute impunité.
En milieu ouvert, le bilan est encore plus négatif. Au mieux, la vidéosurveillance conduit à déplacer géographiquement la délinquance de voie publique vers des zones « non-filmées », principalement des espaces publics (mais aussi les domiciles privés). Il est établi que 1 à 2% seulement des infractions commises dans les espaces de vie commune sont détectées par ce biais. En milieu ouvert, l’effet de dissuasion est donc proche de zéro.
Concernant la délinquance en col blanc (corruption, fraude fiscale, abus de biens sociaux, etc.), infiniment plus coûteuse économiquement, la vidéosurveillance est, bien entendu, totalement inefficace. Elle ne contribue donc pas à faire baisser le coût global des délits. Bien au contraire, la vidéosurveillance alourdit considérablement la facture. Ainsi, l’aide de l’Etat à l’équipement des communes en caméras représentait en 2010 61% du budget national de la prévention de la délinquance !
L’exemple de Saint-Etienne est édifiant : 67 caméras y sont installées, pour un coût de 1 300 000€ par an (incluant la maintenance et la masse salariale des 28 agents affectés à leur exploitation, mais pas les locaux). Résultat ? Moins de 2% des infractions constatées en une année ont donné lieu à des interpellations grâce aux caméras. Chacune de ces interpellations aura coûté 10 000€ en moyenne au contribuable stéphanois. On comprend mieux le silence des promoteurs de la vidéosurveillance en matière de statistiques sérieuses sur l’efficacité économique de ce dispositif, prétendument miracle.

La vidéosurveillance est-elle une technique efficace pour la répression ?

Malgré une très faible efficacité préventive de la vidéosurveillance, il est vrai que chaque policier a en tête un exemple d’une affaire de voie publique résolue avec l’aide des caméras. Le problème est d’ordre quantitatif : le rapport coût-bénéfices est totalement disproportionné, et bien moins favorable que celui des techniques classiques (enquêtes de voisinage, recoupements, présence régulière d’agents sur le terrain, etc.), qui sont adaptatives par nature et donc beaucoup plus difficiles à neutraliser. En outre, chaque jour, 5% des appareils de vidéosurveillance en moyenne sont en panne, et une part non négligeable sont inexploitables du fait de leur positionnement, de la météo ou de la végétation. Un organe de Scotland Yard a ainsi établi en 2009 que Londres, avec ses 60 000 caméras, n’a élucidé que 3% des vols grâce à ce dispositif, dont 80% des images étaient inexploitables.

A quoi sert la vidéosurveillance ?

La vidéosurveillance a deux fonctions absolument incontestables. La première est idéologique. Elle sert un certain discours sur la sécurité, pour lequel la technologie serait « rassurante » pour la population, davantage que la présence humaine d’agents de sécurité. Dans ce discours, ce sont les moyens humains qui sont présentés comme coûteux. Ainsi, entre 2007 et 2012, 12 000 postes de policiers ont été supprimés, ce qui a consacré un retour des effectifs au niveau de 2002. Et parmi les agents qui restent, certains se trouvent affectés à la surveillance des écrans, ce qui fait encore baisser la présence sur le terrain.
L’autre fonction pour laquelle la vidéosurveillance est d’une efficacité absolument avérée, c’est le transfert des fonds publics vers les organismes privés. Sur ce point, le bilan est irréprochable ! Des sociétés comme Veolia ou Vinci se voient confier des marchés colossaux d’installation de matériels, de formation et d’exploitation, sur financements publics des collectivités locales. Les sommes en jeux sont tellement importantes que les rouages décisionnels ne prennent pas le risque d’informer les citoyens sur les bénéfices réels de la vidéosurveillance, et surtout pas sur son coût. Pour le citoyen, il faut rendre les choses très simples : « des caméras donc de la sécurité ».

Et le cambriolage ?

L’augmentation sensible des cambriolages focalise l’attention en matière de délinquance. Mais il s’agit d’actes commis dans des domiciles privés, pour lesquels la vidéosurveillance est largement inadaptée (c’est une technique à la fois trop lourde et facilement neutralisable dans ce contexte). Mieux vaudrait en finir avec la politique du chiffre, qui pousse les commissariats à délaisser les faits de cambriolage, nécessitant de longues enquêtes, pour cibler les infractions plus « rentables » pour leurs résultats. Actuellement, moins de 10% des cambrioleurs sont identifiés par la police. En revanche, dans les cas d’interpellation d’étrangers en situation irrégulière, les auteurs des « faits » sont identifiés dans… 100% des cas !

Vidéosurveillance ou sécurité ?

Quels que soient les bénéfices de la vidéosurveillance en matière de lutte contre la délinquance de voie publique, ils ne représentent qu’une goutte d’eau dans le problème général de la sécurité des personnes et des biens. En matière d’atteinte aux biens matériels ou aux biens économiques, la vidéosurveillance, une fois tous les comptes faits, aggrave le problème en faisant croître les coûts. Mais le bilan est beaucoup plus grave concernant la sécurité des personnes. Il suffit d’examiner les probabilités : en France nous avons 20 fois plus de risques de mourir d’un accident domestique que d’un homicide (lequel homicide survient après une violence conjugale, dans un cas sur deux). Pour le risque de cancer, c’est 200 fois plus ! Plus généralement, il est évident que les efforts concernant la sécurité des personnes doit porter sur la prévention, la protection et le secours. Le moindre euro investi dans les hôpitaux, les services d’assistance ou dans la formation des citoyens, est infiniment plus rentable en matière de sécurité que 100 euros dans la vidéosurveillance.
Finalement, ce que nous avons à choisir, c’est : « les caméras ou la sécurité » !

Franck Lebas

Sources :
François Delapierre, Délinquance : les coupables sont à l’intérieur, Editions Bruno Leprince, 2013.
Lucien Emile, « Villes sous surveillance », A Gauche, n°1383, 14 mars 2014, publication du Parti de Gauche (www.lepartidegauche.fr/agauche).

1 commentaire pour “Caméras ou sécurité ?

  1. flog
    17 mars 2014 at 21 h 04 min

    Laisser quatre millions de chômeurs sans perspectives, et placer des caméras de surveillance partout … belle société que voilà !
    Et le partage du travail ? Et la redistribution de la richesse produite par les travailleurs ?

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